Les puristes vous diront qu'un roman se déroulant en 1342 ne devrait pas contenir un seul mot, un seul objet, une seule idée qui n'existait pas en 1342. Si vous suivez cette règle, vous écrivez un livre illisible — parce que personne ne pense en vieux français du XIVᵉ siècle. Le roman historique vit dans une traduction permanente.
L'anachronisme involontaire vs l'anachronisme stratégique
Il y a deux espèces d'anachronismes. Les premiers sont des erreurs : votre personnage médiéval mange des pommes de terre alors qu'elles arriveront d'Amérique trois siècles plus tard. C'est de la négligence. Le lecteur informé décroche.
Les seconds sont des choix : votre personnage médiéval prononce une phrase trop moderne parce qu'elle servira mieux la scène. C'est un anachronisme stratégique. Si vous l'assumez, il peut être brillant. Si vous le bricolez en espérant que personne ne remarque, il sentira la triche.
Tordre l'Histoire pour faire vivre l'émotion
L'objectif d'un roman n'est pas l'exactitude historique. C'est de faire vivre une vérité émotionnelle. Si pour faire vivre cette vérité, vous devez compresser deux décennies en deux ans, déplacer une bataille de cinquante kilomètres, ou faire dire à un personnage des choses qu'il n'aurait pas pu dire — faites-le, mais sachez ce que vous gagnez et ce que vous payez.
Hilary Mantel a tordu l'histoire de Cromwell en lui prêtant des pensées qu'aucun document n'atteste. Personne ne l'a accusée de tricher, parce que ce qu'elle gagnait — l'intimité avec un homme — valait largement la liberté prise.
Le contrat avec le lecteur
Ce qui compte, c'est le contrat implicite que vous passez. Si vous annoncez « roman historique rigoureux », le lecteur attend la rigueur, et vous devez la lui donner. Si vous annoncez « inspiré par », « variation sur », « rêverie autour de », vous avez beaucoup plus de marge — parce que le lecteur sait à quoi s'attendre.
Posez votre contrat dès les premières pages, par le ton, par le paratexte, par l'épigraphe. Ne le trahissez pas plus loin sans prévenir.
Quand l'anachronisme est le sujet
Certains romans utilisent l'anachronisme comme procédé central — Le Nom de la rose, Le Maître et Marguerite, La Tante Julia et le scribouillard. Quand l'anachronisme est assumé comme matériau littéraire, il devient un outil puissant. Il oblige le lecteur à penser à la distance entre les époques, et cette distance est elle-même un sujet.
Ne vous excusez jamais d'un anachronisme assumé. Excusez-vous toujours d'un anachronisme involontaire. La différence se voit dès la première ligne.